En août 2020, des pilotes virtuels survolant Melbourne dans Microsoft Flight Simulator tombent sur un monolithe gris de 212 étages planté au milieu d'un quartier de maisons basses. Personne chez Microsoft ne l'avait dessiné. Il venait d'une faute de frappe dans OpenStreetMap, la carte libre du monde, qu'un contributeur avait saisie un an plus tôt. Cette anecdote dit tout du sujet : de plus en plus de jeux basés sur OpenStreetMap puisent leur décor dans une carte écrite par des bénévoles, avec ses forces et ses fautes.
Nous développons Ilotia, un jeu de gestion immobilière qui se joue sur ces mêmes données. On a donc un avis, et quelques cicatrices. Voici les jeux qui utilisent la carte libre, ce qu'ils en font, et ce que ça change quand tu es de l'autre côté de l'écran.
OpenStreetMap, souvent abrégé OSM, est une base de données géographique mondiale, construite depuis 2004 par des contributeurs qui tracent routes, bâtiments, parcs et commerces. Elle est publiée sous licence ODbL : n'importe qui peut la réutiliser, y compris dans un produit commercial, à condition de créditer « les contributeurs OpenStreetMap » et de repartager à l'identique une base dérivée qu'il diffuse.
Pour un studio, c'est un cadeau énorme. Un jeu qui veut une vraie ville n'a plus besoin de payer une licence de cartographie ni de modéliser chaque rue à la main. Il télécharge un extrait, filtre ce qui l'intéresse (les bâtiments, les voies ferrées, les parcs) et le transforme en règles de jeu. Un jeu « basé sur OSM » n'est donc pas un jeu qui affiche une carte en fond d'écran : c'est un jeu dont la logique dépend de ce que la carte contient.
Le wiki du projet tient une page Games qui recense ces jeux. Elle est longue, inégale, et mélange prototypes oubliés et succès mondiaux. Voici ceux qui méritent qu'on s'y arrête, classés par ce qu'ils tirent de la carte.
C'est le cas le plus célèbre, et le plus mal compris. Selon le wiki OSM, Niantic a basculé fin 2017 le fond de carte de ses jeux de Google Maps vers OpenStreetMap. Mais l'influence allait plus loin que le décor : une analyse publiée en 2018 par le site Pokebattler montrait que les « nids », ces zones où un même Pokémon apparaît en boucle, dépendaient des parcs tels qu'ils figuraient dans un extrait OSM de janvier 2017. Résultat prévisible : des joueurs se sont mis à inventer des parcs et des chemins pour attirer des créatures chez eux. La communauté OSM a dû publier des consignes demandant de ne jamais ajouter ce qui n'existe pas.
L'édition 2020 reconstruit la planète en partie à partir d'un export OSM traité par la société Blackshark.ai, qui génère les bâtiments en 3D à partir de leurs emprises et de leurs étiquettes. D'où la tour fantôme de Melbourne : un bâtiment de deux niveaux étiqueté avec 212 étages. La faute a été corrigée dans OSM, mais après avoir été figée dans le jeu.
Sorti en accès anticipé sur Steam en avril 2024, ce city builder de survie du studio Jutsu Games te fait taper le nom d'une ville, télécharge ses données OSM et transforme les vrais bâtiments en abris, entrepôts ou ruines à fouiller. L'idée est géniale ; les critiques ont surtout reproché au rendu de faire « preuve de concept ».
NIMBY Rails est un bac à sable ferroviaire où l'on pose ses lignes par-dessus les données OSM du monde réel. City Bus Manager fait la même chose avec un dépôt de bus et ses lignes. Ces deux jeux montrent l'usage le plus honnête de la carte libre : elle n'est pas un gadget, elle est la contrainte. Ton tracé doit contourner le vrai fleuve et desservir la vraie gare.
Sorti en 2017, ce jeu de gestion des secours te met au standard d'urgence d'une ville au choix. Les rues viennent d'OSM, ce qui permet de jouer le quartier où l'on habite et d'y envoyer pompiers et ambulances.
Petit jeu web : tu choisis une zone, il te demande de situer cinq rues sur la carte. Simple, cruel, et très efficace pour découvrir qu'on connaît mal son propre quartier.
Notre jeu prend les polygones étiquetés building d'une ville française et en fait des parcelles qu'on achète, qu'on construit et qui versent une rente à l'heure. Pour donner un ordre de grandeur, le plateau de Saint-Étienne, candidat à la prochaine saison, compte 78 505 parcelles. Une ville sert de plateau pendant une saison d'environ deux semaines, puis les joueurs votent pour la suivante.
La liste du wiki en contient bien d'autres, de Leitstellenspiel (les secours, encore) à Logistical: Earth (du fret entre villes), en passant par des jeux de serpent ou de Pac-Man joués sur de vraies rues. Si tu cherches d'abord un jeu à lancer sans rien installer, notre sélection des meilleurs jeux de gestion navigateur gratuits fait le tri sous un autre angle.
Il existe une catégorie à part, que le wiki range sous « gamification » : les jeux dont le but est d'écrire la carte. StreetComplete, sur Android, transforme les manques d'OSM en quêtes autour de toi. Ce banc existe-t-il encore ? À quelle heure ferme cette boulangerie ? Tu réponds en un geste, et ta réponse part dans la base. Un compte OSM suffit, aucune autre donnée personnelle n'est demandée. MapRoulette, côté navigateur, découpe des corrections en micro-défis à enchaîner.
Ces outils comptent pour nous plus qu'on ne le croit. Chaque bâtiment ajouté par un contributeur de StreetComplete ou de l'éditeur web devient, à la génération suivante d'une ville, une parcelle de plus dans Ilotia. Nous avons d'ailleurs écrit un guide pas à pas pour ajouter un bâtiment manquant dans OpenStreetMap, parce que c'est la question qu'on nous pose le plus.
Utiliser la carte libre, c'est hériter de ses qualités et de ses trous. Trois problèmes reviennent dans tous les jeux de la liste, et on les a tous rencontrés.
La carte est inégale. Une ville cartographiée par une communauté active est d'une précision impressionnante, toit par toit. Une autre a des quartiers entiers dessinés en gros blocs, ou pas dessinés du tout. Pour un jeu de vol, c'est un défaut visuel. Pour un jeu où chaque bâtiment est une pièce du plateau, c'est une parcelle qui manque. Avant d'ouvrir une ville aux joueurs, on audite donc la couverture de ses bâtiments.
La carte bouge. OSM est modifiée en continu. Un jeu compétitif ne peut pas laisser le plateau changer sous les pieds des joueurs : imagine perdre la parcelle que tu as payée parce qu'un bénévole a fusionné deux bâtiments mardi soir. Ilotia fige donc le plateau d'une ville au début de la saison. Les corrections faites pendant la partie sont reprises à la génération suivante.
La carte attire les tricheurs. L'épisode Pokémon Go l'a montré : dès qu'une étiquette OSM rapporte un avantage, quelqu'un essaie de la fabriquer. C'est un argument fort pour ne jamais lier un bonus de jeu à une donnée qu'un joueur peut éditer lui-même en cours de partie. Le plateau figé règle aussi ce problème-là.
Malgré tout ça, on ne reviendrait pas en arrière. Un plateau inventé, aussi beau soit-il, ne te dit rien. Un plateau tiré d'OSM te parle dès la première seconde : tu reconnais la place du marché, l'avenue qui bouchonne, le lycée où tu as passé trois ans. La stratégie s'appuie sur une géographie que tu possèdes déjà dans la tête. Et quand la saison passe à une ville que tu n'as jamais visitée, tu l'apprends en jouant, rue par rue.
C'est aussi ce qui permet de jouer une ville sans y mettre les pieds. Contrairement à Pokémon Go, qui exige de marcher, un jeu de gestion sur carte réelle se joue depuis le canapé. On a détaillé cette différence dans notre article sur le jeu géolocalisé sans se déplacer.
Dernier point, et pas le moindre : la carte libre crée un lien entre joueurs et cartographes. Un joueur qui remarque qu'il manque son immeuble peut l'ajouter lui-même. La carte s'améliore, le jeu suivant aussi, et tout le monde y gagne, y compris les gens qui n'ont jamais joué à rien. Peu de jeux peuvent dire qu'ils laissent le monde un peu mieux cartographié qu'ils ne l'ont trouvé.
Alors, quelle sera la prochaine ville ? Ce sont les joueurs qui en décident, au vote, à chaque fin de saison. Va voir sur quelle carte se joue la partie en cours.
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